Qu'est-ce que le Shitcore ? Bienvenue dans la déchetterie magnifique du son
Qu’est-ce que le Shitcore ? Bienvenue dans la déchetterie magnifique du son
Dans la grande pyramide de la culture humaine, il existe des strates. Tout en haut, vous avez la neuvième symphonie de Beethoven, les cathédrales gothiques et le fromage affiné. Tout en bas, là où la lumière du soleil ne pénètre jamais et où l’air sent le composant électronique brûlé, vous trouverez le Shitcore.
Le terme lui-même est une promesse : celle d’une expérience auditive qui ne se contente pas d’être mauvaise, mais qui érige la “merde” au rang de discipline olympique. Ce n’est pas un genre pour les oreilles sensibles, ni pour ceux qui pensent que la musique doit obligatoirement comporter des notes harmonieuses ou un rythme discernable par un être humain sobre. C’est une célébration de l’échec, un monument à l’incompétence et, paradoxalement, l’un des mouvements les plus fascinants de l’ère numérique.
L’étymologie du désastre : Pourquoi “Shitcore” ?
Le suffixe “-core” est une vieille habitude de l’industrie musicale pour désigner tout ce qui est radical, rapide ou extrême. Hardcore, Breakcore, Grindcore, Speedcore… Autant de genres qui cherchent à repousser les limites de la vitesse et de l’agression. Le Shitcore, lui, a décidé que la limite à repousser n’était pas la vitesse, mais la qualité intrinsèque.
Apparu dans les recoins les plus sombres d’Internet (forums 4chan, Soundcloud, serveurs Discord obscurs), le terme désigne à l’origine des morceaux produits avec un mépris total pour les règles de base du mixage. On parle de pistes où le volume est tellement poussé que la forme d’onde ressemble à une brique rectangulaire, où les voix sont modifiées jusqu’à l’inhumain, et où l’humour absurde prime sur toute velléité artistique. C’est l’équivalent musical d’un mème “deep fried” : on prend une base, on la sature jusqu’à ce qu’elle devienne illisible, et on rit du résultat.
Mais attention, n’est pas artiste shitcore qui veut. Il ne suffit pas de vomir dans un micro (quoique, cela pourrait constituer un excellent break). Il y a une esthétique du déchet, une science de la saturation qui demande, mine de rien, une certaine compréhension de ce qui rend un son insupportable.
Les Fondations de l’Inaudible : L’Outsider Music
Pour comprendre comment nous en sommes arrivés à écouter des bruits de mixeurs saturés sur des beats de gabber mal réglés, il faut remonter aux sources de ce qu’on appelle l’Outsider Music. Le Shitcore n’est que l’évolution numérique de ces artistes qui, par manque de talent technique ou par pure déconnexion avec la réalité, ont créé des œuvres hors-normes.
The Shaggs : Le Saint-Graal de l’involontaire
Si le Shitcore avait une église, les sœurs Wiggin (The Shaggs) en seraient les saintes patronnes. En 1969, sous l’impulsion de leur père convaincu par une voyante que ses filles deviendraient des stars, elles publient Philosophy of the World. Le résultat ? Un album où la batterie ne suit jamais la guitare, où les mélodies semblent avoir été composées par un chat marchant sur un piano désaccordé, et où le chant oscille entre le malaise et la fascination. Frank Zappa disait qu’elles étaient “meilleures que les Beatles”. Il ne plaisantait qu’à moitié : The Shaggs ont inventé le concept de “mauvais par accident” qui devient génial par sa pureté. Elles ne cherchaient pas à faire du bruit ; elles cherchaient à faire de la pop, et c’est cet échec magnifique qui constitue la racine du genre.
Daniel Johnston et la Lo-Fi primitive
Plus tard, Daniel Johnston a montré que l’on pouvait enregistrer des chefs-d’œuvre sur des cassettes bas de gamme avec un orgue en plastique et une voix chevrotante. Bien que Johnston soit un songwriter de génie, sa production était “shit” par nécessité. Il a ouvert la voie à cette esthétique de la chambre à coucher où le souffle de la bande et les fausses notes deviennent une signature émotionnelle. Le Shitcore moderne récupère cette esthétique, mais en retire souvent l’émotion pour ne garder que le souffle (et le transformer en tempête industrielle).
Wesley Willis : La répétition comme torture
On ne peut pas parler de l’ancêtre du Shitcore sans citer Wesley Willis. Atteint de schizophrénie, Willis composait des centaines de chansons utilisant toutes exactement le même accompagnement pré-programmé sur son clavier Technics. Ses paroles consistaient à raconter sa journée, à faire l’éloge de ses amis ou à insulter ses “démons”, finissant systématiquement par le slogan d’une marque (“Rock over London, Rock on Chicago…”). C’est l’essence même du Shitcore : un format rigide, absurde, une production qui se fiche royalement du qu’en-dira-t-on, et un usage obsessionnel du clavier le plus “cheap” possible.
Accident vs Intention : La naissance du Meta-Shit
C’est ici que la distinction devient cruciale. Il y a une différence fondamentale entre un enfant qui joue mal du violon parce qu’il apprend (le “mauvais” classique) et un artiste qui traite ses pistes audio avec un broyeur de végétaux numérique (le “Shitcore” volontaire).
Le “So Bad It’s Good” (Le Syndrome Nanar)
Initialement, nous rions des pires auditions de la Nouvelle Star (voir notre top 10 ici) parce que les candidats sont sincères dans leur médiocrité. Ils pensent être les prochains Whitney Houston. Le malaise vient du décalage entre leur perception et la réalité. C’est ce qu’on retrouve aussi dans les tubes insupportables des années 2010 comme Rebecca Black ou René la Taupe (analyse ici). Ici, l’horreur est un accident industriel ou un calcul commercial cynique.
Le virage ironique et la “Post-Musique”
Le Shitcore moderne, lui, est méta. L’artiste sait que c’est mauvais. Il travaille même très dur pour que ce soit spécifiquement ce type de mauvais. C’est une forme de nihilisme esthétique. On sature les basses non pas parce qu’on ne sait pas régler un égaliseur, mais parce qu’on veut que l’auditeur ressente une douleur physique ou une confusion mentale totale. C’est le passage de la victime du ridicule au bourreau sonore. Dans cette optique, le Shitcore est une performance artistique qui interroge les limites de la tolérance auditive.
Anatomie d’un massacre : Les caractéristiques techniques et les outils
Si vous voulez produire du Shitcore, rangez votre manuel de théorie musicale et jetez votre carte son de luxe à 1000 euros. Voici les ingrédients essentiels et les outils pour transformer votre ordinateur en arme de destruction massive :
1. La Saturation “Brique” et le Clipping
Dans le mixage traditionnel, on évite le “clipping” (quand le signal dépasse 0dB et que le son sature). Dans le Shitcore, le clipping est votre dieu. On pousse le gain de chaque piste, puis on rajoute un “limiteur” réglé sur “enfer” pour que la forme d’onde ressemble à une brique rectangulaire parfaite. Le son ne doit plus respirer ; il doit hurler comme un modem 56k sous torture.
2. Le Bitcrushing et la dégradation numérique
Réduire la résolution du son (passer de 16 bits à 2 bits) jusqu’à ce qu’il ne reste que des artefacts numériques. C’est l’esthétique du fichier MP3 corrompu que l’on téléchargeait sur eMule en 2004. Les outils préférés ? Des logiciels gratuits comme Audacity (utilisé pour ses effets de “distorsion par erreur”) ou des plugins VST gratuits dont le code est aussi stable qu’un château de cartes.
3. L’échantillonnage de la déchetterie
Oubliez les kicks de Roland TR-808 ou les samples de batterie de haute qualité. Utilisez des bruits de pets, des répliques de mèmes morts depuis 2012, des cris d’animaux, des sons système de Windows 95 ou des enregistrements de micro de téléphone saturé. Le but est de créer une surcharge sensorielle qui empêche le cerveau de se reposer. C’est l’usage ultime des instruments les plus insupportables (notre dossier ici).
4. Le Tempo Instable et le Speedcore
Passer de 120 BPM à 3000 BPM en une fraction de seconde, ou ralentir le morceau jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un bourdonnement informe. La structure rythmique doit être une insulte à la notion même de danse. Si quelqu’un arrive à suivre le rythme, c’est que vous avez échoué.
L’Esthétique Visuelle : Le Glitch comme étendard
Le Shitcore ne s’écoute pas seulement, il se regarde. Les visuels associés au genre sont tout aussi agressifs que le son. On parle de pochettes d’albums faites sous Paint, utilisant exclusivement la police Comic Sans MS ou des caractères cyrilliques au hasard.
L’imagerie est souvent un mélange de :
- Mèmes “Deep Fried” : Des images tellement saturées et compressées qu’elles deviennent méconnaissables.
- Iconographie du début du web : GIFs qui clignotent, fonds d’écran étoilés de Skyblog, erreurs 404.
- Hyper-violence absurde : Des images de dessins animés détournées pour devenir cauchemardesques.
On est dans la droite lignée des pires pochettes d’albums de l’histoire (notre sélection ici), mais avec une intention délibérée de provoquer un décollement de rétine.
La Scène SoundCloud : Le laboratoire du pire
SoundCloud a été, et reste, le terreau fertile du Shitcore. Pourquoi ? Parce que c’est une plateforme gratuite, sans filtre, où l’on peut uploader n’importe quoi en trente secondes. C’est là qu’est née la “SoundCloud Rap” de seconde zone, qui a fini par fusionner avec le noise pour donner naissance à des sous-genres obscurs :
- Gravehop / Tread : Des beats ultra-sombres, des basses qui font vibrer les poumons jusqu’à la nausée, et des rappeurs qui murmurent des choses inintelligibles.
- Deep Fried Pop : Des reprises de tubes de Céline Dion ou de Taylor Swift passées au mixeur industriel et accélérées à 400%.
- Mème-core : Des morceaux dont l’unique but est de servir de support à une blague visuelle sur TikTok. Ici, la musique n’est plus qu’un accessoire pour le mème.
C’est dans ce laboratoire que les monstres auditifs de l’IA (lire l’article dédié) commencent à prendre le relais. L’IA, n’ayant aucun sens de la “beauté” ou de la “justesse”, produit naturellement du shitcore quand on la pousse dans ses retranchements algorithmiques.
Du Shitcore à l’Hyperpop : La récupération commerciale
Comme tout mouvement underground, le Shitcore a fini par influencer la culture mainstream. L’Hyperpop, portée par des collectifs comme PC Music ou des artistes comme 100 gecs, est essentiellement du Shitcore qui aurait pris une douche et appris à écrire des refrains.
Des artistes comme Dorian Electra ou Charli XCX utilisent des codes du Shitcore (voix pitchées à l’extrême, distorsion massive, structures chaotiques) mais les enveloppent dans une structure pop accrocheuse. C’est le “Shitcore poli” pour les masses. Ils ont compris que dans un monde saturé d’informations, seul le son le plus agressif et le plus absurde peut encore capter l’attention d’une génération dont la durée d’attention est plus courte que celle d’un poisson rouge sous caféine.
Cependant, il reste une frange dure du Shitcore qui refuse cette “pop-isation”. Des artistes comme Machine Girl ou Death Grips (bien que plus structurés) flirtent en permanence avec l’inaudible, rappelant que la musique peut être une agression physique nécessaire.
La Sociologie du Bruit : Pourquoi écouter ça ?
Pourquoi des millions de personnes (enfin, des milliers, ne nous emballons pas) écoutent-elles volontairement des choses qui ressemblent à un accident industriel dans une usine de jouets en plastique ?
1. La Rébellion contre la Perfection
Dans une industrie où tout est auto-tuné à l’extrême, quantifié sur une grille rythmique parfaite, et lissé pour plaire aux algorithmes de Spotify, le Shitcore est le dernier bastion de l’imprévisible. C’est la seule musique qui nous rappelle que l’erreur est humaine. En célébrant le raté, on s’oppose à la dictature de la performance.
2. La Catharsis du Chaos
Nous vivons dans un monde chaotique, anxiogène, saturé de notifications et de mauvaises nouvelles. Écouter une musique qui reflète ce chaos est, paradoxalement, apaisant. C’est une forme d’homéopathie sonore : on combat le bruit du monde par un bruit encore plus fort et plus absurde.
3. L’Humour Post-Ironique
Le Shitcore est souvent drôle. C’est un humour de l’absurde, une blague partagée entre ceux qui “comprennent” et ceux qui demandent “comment tu peux écouter ça ?”. C’est un test de pureté culturelle : si vous pouvez apprécier un remix de “All I Want For Christmas Is You” où chaque note est remplacée par un cri de chèvre saturé, vous faites partie de l’élite de l’Internet.
Le Shitcore et l’Intelligence Artificielle : Le futur du déchet
L’avenir du genre se joue peut-être du côté des machines. Les générateurs de musique par IA sont aujourd’hui capables de créer des morceaux de jazz ou de lo-fi passables. Mais dès qu’on leur demande quelque chose de complexe, elles s’effondrent et produisent des sons “hallucinés”. Ces erreurs de calcul sont le nouveau graal des amateurs de Shitcore.
Imaginez une IA qui essaie de comprendre ce qu’est une chanson d’amour mais qui finit par générer un bourdonnement sinistre entrecoupé de voix d’outre-tombe. C’est le Shitcore ultime : celui qui n’est même plus limité par l’imagination humaine. On entre ici dans une ère de “monstres auditifs” fascinants (voir notre dossier sur la musique IA).
Comment survivre à une écoute de Shitcore ?
Si vous décidez de vous aventurer dans les profondeurs de SoundCloud pour tester vos limites, voici quelques conseils de survie :
- Baissez le volume : Le Shitcore est conçu pour saturer. Si vous l’écoutez à fond, vous risquez des dommages permanents (physiques et psychologiques).
- Ne cherchez pas de sens : Il n’y en a pas. C’est une expérience sensorielle pure.
- Acceptez le malaise : Si vous avez envie de rire ou de pleurer, c’est normal. C’est le but recherché.
Conclusion : L’éloge de la poubelle dorée
Le Shitcore nous pose une question fondamentale, presque philosophique : qu’est-ce que la musique ? Si un son produit une réaction émotionnelle (même si cette réaction est le dégoût, l’irritation ou le rire nerveux), n’est-ce pas la définition même de l’art ?
Alors que nous nous dirigeons vers un futur où l’IA produira des chansons parfaites, interchangeables et désespérément fades, le Shitcore restera peut-être le dernier refuge de l’originalité brute. Car s’il est facile pour une machine d’imiter la perfection, il lui est beaucoup plus difficile d’imiter la stupidité géniale, le mauvais goût assumé et l’incompétence volontaire de l’être humain.
Le Shitcore est le miroir déformant de notre époque : bruyant, cassé, absurde, mais désespérément vivant. C’est le surplus, le déchet, le bug devenu esthétique. Ce n’est pas beau, ce n’est pas agréable, mais c’est terriblement humain.
Alors, la prochaine fois que vous entendrez un morceau qui vous donne l’impression que vos tympans sont en train de fondre dans un bain d’acide sulfurique, ne coupez pas tout de suite. Prenez une grande respiration. Écoutez. C’est peut-être le son de la liberté. Ou juste une grosse merde produite par un adolescent de 14 ans dans sa chambre. Mais au fond, n’est-ce pas un peu la même chose ?
Si vous avez aimé souffrir, ne manquez pas notre guide pratique pour devenir vous-même un terroriste sonore : Comment créer une horreur musicale culte.
Note technique : Cet article a été rédigé avec un mépris total pour le bon goût. Pour compenser, vous pouvez lire notre analyse des pires clips des années 80, une autre forme de Shitcore, mais visuel celui-là.
F.A.Q. de l'Horreur
Le shitcore est-il vraiment sérieux ? ↓
C'est là tout le paradoxe. Pour certains, c'est une blague méta ; pour d'autres, c'est la seule réponse honnête à une industrie musicale trop polie.
Qui sont les ancêtres du genre ? ↓
On remonte souvent aux Shaggs pour l'aspect involontaire et aux pionniers du noise pour la volonté de destruction sonore.